Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Grâce à lui, quand nous sortions, nous avions toujours à nos
trousses une nuée de polissons qui faisaient la roue sur nos derrières,
appelaient Bamban par son nom, le montraient du doigt, lui jetaient
des peaux de châtaignes, et mille autres bonnes singeries. Mes petits
s’en amusaient beaucoup, mais moi, je ne riais pas, et j’adressais
chaque semaine au principal un rapport circonstancié sur l’élève
Bamban et les nombreux désordres que sa présence entraînait.
Malheureusement mes rapports restaient sans réponse, et j’étais
toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban,
plus sale et plus bancal que jamais.
Un dimanche entre autres, un beau dimanche de fête et de grand soleil,
il m’arriva pour la promenade dans un état de toilette tel que nous
en fûmes tous épouvantés. Vous n’avez jamais rien rêvé de semblable.
Des mains noires, des souliers sans cordons, de la boue jusque dans
les cheveux, presque plus de culotte… un monstre.
Le plus risible, c’est qu’évidemment on l’avait fait très beau,
ce jour-là, avant de me l’envoyer. Sa tête, mieux peignée
qu’a l’ordinaire, était encore roide de pommade, et le nœud de
cravate avait je ne sais quoi qui sentait les doigts maternels.
Mais il y a tant de ruisseaux avant d’arriver au collège!…
Bamban s’était roulé dans tous.
Quand je le vis prendre son rang parmi les autres, paisible et souriant
comme si de rien n’était, j’eus un mouvement d’horreur et d’indignation.
Je lui criai: “Va-t’en!”
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Bamban pensa que je plaisantais et continua de sourire.
Il se croyait très beau, ce jour-là!
Je lui criai de nouveau: “Va-t’en! va-t’en!”
Il me regarda d’un air triste et soumis, son œil suppliait;
mais je fus inexorable, et la division s’ébranla, le laissant seul,
immobile au milieu de la rue.
Je me croyais délivré de lui pour toute la journée, lorsqu’au sortir de
la ville des rires et des chuchotements à mon arrière-garde me firent
retourner la tête.
A quatre ou cinq pas derrière nous Bamban suivait la promenade gravement.
— Doublez le pas, dis-je aux deux premiers.
Les élèves comprirent qu’il s’agissait de faire une niche au bancal,
et la division se mit à filer d’un train d’enfer.
De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre,
et on riait de l’apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing,
trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de
gâteaux et de limonade.
Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.
Seulement il était pâle de fatigue et tirait la jambe à faire pitié.
J’en eus le cœur touché, et, un peu honteux de ma cruauté,
je l’appelai près de moi doucement.
Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit
Chose, au collège de Lyon.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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