Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Je la reconnus tout de suite, cette blouse, et dans moi-même je me disais:
“Misérable, tu n’as pas honte? Mais c’est toi, c’est le petit Chose que
tu t’amuses à martyriser ainsi.” Et, plein de larmes intérieures,
je [49] me mis à aimer de tout mon cœur ce pauvre déshérité.
Bamban s’était assis par terre à cause de ses jambes qui lui faisaient mal.
Je m’assis près de lui. Je lui parlai.… Je lui achetai une orange.…
A partir de ce jour Bamban devint mon ami. J’appris sur son compte des
choses attendrissantes.…
C’était le fils d’un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les
bienfaits de l’éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre
homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, Hélas!
Bamban n’était pas fait pour le collège, et il n’y profitait guère.
Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui
disant: “Fais des bâtons!” depuis un an Bamban faisait des bâtons.
Et quels bâtons, grand Dieu!…
Personne ne s’occupait de lui. Il ne faisait spécialement partie d’aucune
classe; en général, il entrait dans celle qu’il voyait ouverte.
Je le regardais quelquefois à l’étude, courbé en deux sur son papier,
suant, soufflant, tirant la langue, tenant sa plume à pleines mains et
appuyant de toutes ses forces, comme s’il eût voulu traverser la table.…
A chaque bâton il reprenait de l’encre, et à la fin de chaque ligne il
rentrait sa langue et se reposait en se frottant les mains.
Bamban travaillait de meilleur cœur maintenant que nous étions amis.
Quand il avait terminé une page, il s’empressait de gravir ma chaire à
quatre pattes et posait son chef-d’œuvre devant moi, sans parler.
[50]
Je lui donnais une petite tape affectueuse en lui disant: “C’est très
bien!” C’était hideux, mais je ne voulais pas le décourager.
De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit,
la plume crachait moins, et il y avait moins d’encre sur les cahiers.…
Je crois que je serais venu à bout de lui apprendre quelque chose;
malheureusement la destinée nous sépara. Le maître des moyens quittait
le collège. Comme la fin de l’année était proche, le principal ne voulut
pas prendre un nouveau maître. On installa un rhétoricien à barbe dans
la chaire des petits, et c’est moi qui fus chargé de l’étude des moyens.
Je considérai cela comme une catastrophe.
D’abord les moyens m’épouvantaient. Je les avais vus à l’œuvre les
jours de _Prairie_, et la pensée que j’allais vivre sans cesse avec
eux me serrait le cœur.
Puis il fallait quitter mes petits, mes chers petits que j’aimais tant.…
Comment serait pour eux le rhétoricien à barbe?… Qu’allait devenir
Bamban? J’étais réellement malheureux.
Et mes petits aussi se désolaient de me voir partir. Le jour où je leur
fis ma dernière étude, il y eut un moment d’émotion quand la cloche
sonna.… Ils voulurent tous m’embrasser.… Quelques-uns même,
je vous assure, trouvèrent des choses charmantes à me dire.
Et Bamban?…
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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