Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Bamban ne parla pas. Seulement, au moment où je sortais, il s’approcha
de moi, tout rouge, et me mit dans [51] la main, avec solennité,
un superbe cahier de bâtons qu’il avait dessinés à mon intention.
Pauvre Bamban!
VI
LE PION
Je pris donc possession de l’étude des moyens.
Je trouvai là une cinquantaine de méchants drôles, montagnards joufflus de
douze à quatorze ans, fils de métayers enrichis, que leurs parents
envoyaient au collège pour en faire de petits bourgeois, à raison de cent
vingt francs par trimestre.
Grossiers, insolents, orgueilleux, parlant entre eux un rude patois
cévenol auquel je n’entendais rien, ils me haïrent tout de suite,
sans me connaître. J’étais pour eux l’ennemi, le Pion; et du jour où
je m’assis dans ma chaire, ce fut la guerre entre nous, une guerre
acharnée, sans trêve, de tous les instants.
Ah! les cruels enfants, comme ils me firent souffrir!…
C’est si terrible de vivre entouré de malveillance, d’avoir toujours peur,
d’être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé,
c’est si terrible de punir,—on fait des injustices malgré soi,—
si terrible de douter, de voir partout des piégés, de ne pas
manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours,
même aux minutes de trêve: “Ah! mon Dieu!… Qu’est-ce qu’ils vont
me faire maintenant?”
[52]
Non, vivrait-il cent ans, le pion Daniel Eyssette n’oubliera jamais
tout ce qu’il souffrit au collège de Sarlande, depuis le triste jour où
il entra dans l’étude des moyens.
Et pourtant j’avais gagné quelque chose à changer d’étude: maintenant je
voyais les yeux noirs.
Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin
travaillant derrière une fenêtre du premier étagé qui donnait sur la
cour des moyens.… Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais,
penchés du matin jusqu’au soir sur une couture interminable; car les yeux
noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C’était pour coudre,
rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris
aux enfants trouvés,—les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni
leur mère,—et, d’un bout à l’autre de l’année, ils cousaient, cousaient
sans relâche, sous le regard implacable de l’horrible fée aux lunettes,
filant sa quenouille à côté d’eux.
Il y avait encore l’abbé Germane que j’aimais bien.…
Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour
un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le
principal, même M. Viot. Il parlait peu, d’une voix brève et cassante,
nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière,
la soutane relevée, faisant sonner,—comme un dragon,—les talons de
ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l’avais
cru très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m’aperçus
que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la
[53] petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré,
couturé, un Mirabeau en soutane.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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