Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
L’abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu’il occupait
à l’extrémité de la maison, ce qu’on appelait le Vieux Collège.
Personne n’entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants
vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l’éducation.…
Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir,
on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux
collège, une petite lueur pâle qui veillait: c’était la lampe de l’abbé
Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l’étude
de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore;
l’abbé Germane ne s’était pas couché.… On disait qu’il travaillait
à un grand ouvrage de philosophie.
Pour ma part, même avant de le connaître, je me sentais une grande
sympathie pour cet étrange abbé. Son horrible et beau visage, tout
resplendissant d’intelligence, m’attirait. Seulement on m’avait
tant effrayé par le récit de ses bizarreries et de ses brutalités que
je n’osais pas aller vers lui. J’y allai cependant, et pour mon bonheur.
Voici dans quelles circonstances.…
Il faut vous dire qu’en ce temps-là j’étais plongé jusqu’au cou dans
l’histoire de la philosophie.… Un rude travail pour le petit Chose!
Or, certain jour, l’envie me vint de lire Condillac. Il me fallait un
Condillac coûte que coûte. Malheureusement la bibliothèque du collège
en était absolument dépourvue, et les libraires de Sarlande ne [54]
tenaient pas cet article-là. Je résolus de m’adresser à l’abbé Germane.
Ses frères m’avaient dit que sa chambre contenait plus de deux mille
volumes, et je ne doutais pas de trouver chez lui le livre de mes rêves.
Mais ce diable d’homme m’épouvantait, et pour me décider à monter à son
réduit ce n’était pas trop de tout mon amour pour M. de Condillac.
En arrivant devant la porte, mes jambes tremblaient de peur.…
Je frappai deux fois très doucement.…
— Entrez! répondit une voix de Titan.
Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse,
les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros
muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
Accoudé sur le dossier de sa chaise, il lisait un in-folio à tranches
rouges, et fumait une petite pipe courte et brune, de celles qu’on
appelle “brûle-gueule”.
— C’est toi! me dit-il en levant à peine les yeux de dessus son
in-folio.… Bonjour! Comment vas-tu?… Qu’est-ce que tu veux?
Le tranchant de sa voix, l’aspect sévère de cette chambre tapissée de
livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu’il
tenait aux dents, tout cela m’intimidait beaucoup.
Je parvins cependant à expliquer tant bien que mal l’objet de ma visite
et à demander le fameux Condillac.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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