Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
— Condillac! tu veux lire Condillac! me répondit l’abbé Germane
en souriant. Quelle drôle d’idée!… Est-ce que tu n’aimerais pas
mieux fumer une pipe avec moi? Décroche-moi ce joli calumet qui est
pendu là-[55] bas, contre la muraille, et allume-le…; tu verras,
c’est bien meilleur que tous les Condillac de la terre.
Je m’excusai du geste, en rougissant.
— Tu ne veux pas?… A ton aise, mon garçon.… Ton Condillac est
là-haut, sur le troisième rayon à gauche… tu peux l’emporter;
je te le prête. Surtout ne le gâte pas, ou je te coupe les oreilles.
J’atteignis le Condillac sur le troisième rayon à gauche,
et je me disposais à me retirer; mais l’abbé me retint.
— Tu t’occupes donc de philosophie? me dit-il en me regardant dans
les yeux.… Est-ce que tu y croirais, par hasard?… Des histoires,
mon cher, de pures histoires!… Et dire qu’ils ont voulu faire de moi
un professeur de philosophie! Je vous demande un peu!… Enseigner
quoi? zéro, néant.… Ils auraient pu tout aussi bien, pendant qu’ils y
étaient, me nommer inspecteur général des étoiles ou contrôleur des fumées
de pipe.… Ah! misère de moi! Il faut faire parfois de singuliers
métiers pour gagner sa vie.… Tu en connais quelque chose, toi aussi,
n’est-ce pas?.… Oh! tu n’as pas besoin de rougir. Je sais que tu
n’es pas heureux, mon pauvre petit pion, et que les enfants te font
une rude existence.
Ici l’abbé Germane s’interrompit un moment. Il paraissait très en colère
et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d’entendre ce digne
homme s’apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j’avais
mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes
dont ils étaient remplis.
Presque Aussitôt l’abbé reprit:
— A propos! j’oubliais de te demander.… Aimes-[56] tu le bon Dieu?…
Il faut l’aimer, vois-tu! mon cher, et avoir confiance en lui,
et le prier ferme; sans quoi tu ne t’en tireras jamais.…
Aux grandes souffrances de la vie je ne connais que trois remèdes:
le travail, la prière et la pipe, la pipe de terre, très courte,
souviens-toi de cela.… Quant aux philosophes, n’y compte pas; ils ne
te consoleront jamais de rien. J’ai passé par là, tu peux m’en croire.
— Je vous crois, monsieur l’abbé.
— Maintenant, va-t’en, tu me fatigues.… Quand tu voudras des livres,
tu n’auras qu’à venir en prendre. La clef de ma chambre est toujours sur
la porte, et les philosophes toujours sur le troisième rayon à gauche.…
Ne me parle plus.… Adieu!
Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me
regarder.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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