Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
A partir de ce jour j’eus tous les philosophes de l’univers à ma
disposition; j’entrais chez l’abbé Germane sans frapper, comme chez moi.
Le plus souvent, aux heures où je venais, l’abbé faisait sa classe,
et la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table,
au milieu des in-folio à tranches rouges et d’innombrables papiers
couverts de pattes de mouches.… Quelquefois aussi l’abbé Germane
était là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large,
à grandes enjambées. En entrant, je disais d’une voix timide:
— Bonjour, monsieur l’abbé!
La plupart du temps il ne me répondait pas.… Je prenais mon philosophe
sur le troisième rayon à gauche, et je m’en allais, sans qu’on eût
seulement l’air de soupçonner ma présence.… Jusqu’à la fin de l’année
[57] nous n’échangeâmes pas vingt paroles; mais n’importe! quelque chose
en moi-même m’avertissait que nous étions de grands amis.…
Cependant les vacances approchaient.
Enfin le grand jour arriva. Il était temps; je n’y plus tenir.
On distribua les prix dans ma cour, la cour des moyens.… Je la vois
encore avec sa tente bariolée, ses murs couverts de draperies blanches,
ses grands arbres verts pleins de drapeaux.… Au fond, une longue estrade
où étaient installées les autorités du collège dans des fauteuils en
velours grenat.… Oh!
L’abbé Germane était sur l’estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas
s’en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait
ses voisins d’une oreille distraite et semblait suivre de l’œil,
a travers le feuillage, la fumée d’une pipe imaginaire.…
Au pied de l’estrade la musique, trombones et ophicléides, reluisant
au soleil; les trois divisions entassées sur des bancs, avec les maîtres
en serre-file; puis, derrière, la cohue des parents, le professeur de
seconde offrant le bras aux dames en criant: “Place! place!” et enfin,
perdues au milieu de la foule, les clefs de M. Viot qui couraient d’un
bout de la cour à l’autre et qu’on entendait—frinc! frinc! frinc!—
à droite, à gauche, ici, partout en même temps.
La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d’air sous la tente.…
Il y avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l’ombre
de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s’épongeaient la
tête avec des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, [58]
les tapis, les drapeaux, les fauteuils.… Nous eûmes trois discours,
qu’on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas.
Là-haut, derrière la fenêtre du premier étagé, les yeux noirs cousaient à
leur place habituelle, et mon âme allait vers eux.… Pauvres yeux noirs!
même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer.…
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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