Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Pendant quelque temps nous vécûmes en assez bons termes.
M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de
me regarder ou de me répondre, mais j’affectais de n’y point prendre
garde, sentant que j’avais affaire à forte partie.
Un jour, cependant, ce faquin de marquis se permit de répliquer,
en pleine étude, avec une insolence telle que je perdis toute patience.
[66]
— Monsieur de Boucoyran, lui dis-je en essayant de garder mon
sang-froid, prenez vos livres et sortez sur-le-champ.
C’était un acte d’autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait
et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
Je compris que je m’engageais dans une méchante affaire, mais j’étais
trop avancé pour reculer.
— Sortez, monsieur de Boucoyran!… commandai-je de nouveau.
Les élèves attendaient anxieux.… Pour la première fois j’avais du
silence.
A ma seconde injonction le marquis, revenu de sa surprise, me répondît,
il fallait voir de quel air:—“Je ne sortirai pas!”
Il y eut parmi toute l’étude un murmure d’admiration.
Je me levai dans ma chaire, indigné.
— Vous ne sortirez pas, monsieur?… C’est ce que nous allons voir.
Et je descendis.…
Dieu m’est témoin qu’a ce moment-là toute idée de violence était bien loin
de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon
attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner
d’une façon si méprisante que j’eus le geste de le prendre au collet pour
le faire sortir de son banc.…
Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer.
A peine eus-je levé la main qu’il m’asséna sur le bras un coup terrible.
La douleur m’arracha un cri.
[67]
Toute l’étude battit des mains.
— Bravo, marquis!
Pour le coup je perdis la tête. D’un bond je fus sur la table, d’un
autre, sur le marquis; et alors, le prenant à la gorge, je fis si bien,
des pieds, des poings, des dents, de tout, que je l’arrachai de sa place
et qu’il s’en alla rouler hors de l’étude, jusqu’au milieu de la cour.…
Ce fut l’affaire d’une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur.
Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: “Bravo, marquis!”
On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce
gringalet de pion! Quelle aventure!… Je venais de gagner en autorité
ce que le marquis venait de perdre en prestige.
Quand je remontai dans ma chaire, pâle encore et tremblant d’émotion, tous
les visages se penchèrent vivement sur les pupitres. L’étude était matée.
Mais le principal, M. Viot, qu’allaient-ils penser de cette affaire?
Comment! j’avais osé lever la main sur un élève! sur le marquis de
Boucoyran! sur le noble du collège! Je voulais donc me faire chasser!
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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