Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant
toujours, ajouta:
— Tout le monde n’est pas poète au collège de Sarlande.
A ces mots une idée fugitive me traversa l’esprit: je voulus voir de près
ces papiers, je m’élançai; le principal eut peur d’un scandale et fit un
geste pour me retenir. Mais le sous-préfet me tendit le dossier
tranquillement.
— Regardez! me dit-il.
Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.
— Eh bien! qu’en dites-vous, seigneur don Juan? ricana le sous-préfet,
après un moment de silence. Est-ce que ces lettres sont de vous,
oui ou non?
Au lieu de répondre, je baissai la tête. Un mot pouvait me disculper;
mais ce mot, je ne le prononçai pas. J’étais prêt à tout souffrir plutôt
que de dénoncer Roger.… Car remarquez bien qu’au milieu de cette
catastrophe le petit Chose n’avait pas un seul instant soupçonné la
loyauté de son ami. En reconnaissant les lettres, il s’était dit tout
de suite: “Roger aura eu la paresse de ne pas les recopier; il a mieux
aimé faire une partie de billard de plus et envoyer les miennes.”
Quel innocent, ce petit Chose!
[78]
Quand le sous-préfet vit que je ne voulais pas répondre, il remit les
lettres dans sa poche, et, se tournant vers le principal et son acolyte:
— Maintenant, messieurs, vous savez ce qui vous reste à faire.
Sur quoi les clefs de M. Viot frétillèrent d’un air lugubre, et le
principal répondit, en s’inclinant jusqu’à terre, “que M. Eyssette avait
mérité d’être chassé sur l’heure, mais qu’afin d’éviter tout scandale,
on le garderait au collège encore huit jours”. Juste le temps de faire
venir un nouveau maître.
A ce terrible mot “chassé”, tout mon courage m’abandonna. Je saluai
sans rien dire, et je sortis précipitamment. A peine dehors,
mes larmes éclatèrent.… Je courus d’un trait jusqu’à ma chambre,
en étouffant mes sanglots dans mon mouchoir.…
Roger m’attendait; il avait l’air fort inquiet et se promenait à grands
pas, de long en large.
En me voyant entrer, il vint vers moi:
— Monsieur Daniel!… me dit-il, et son œil m’interrogeait.
Je me laissai tomber sur une chaise sans répondre.
— Des pleurs, des enfantillages! reprit le maître d’armes d’un ton
brutal, tout cela ne prouve rien. Voyons… vite!… Que s’est-il passé?
Alors je lui racontai dans tous ses détails toute l’horrible scène du
cabinet.
A mesure que je parlais, je voyais la physionomie de Roger s’éclaircir;
il ne me regardait plus du même air rogue, et à la fin, quand il eut
appris comment, pour ne pas le trahir, je m’étais laissé chasser du
[79] collège, il me tendit ses deux mains ouvertes et me dit simplement:
— Daniel, vous êtes un noble cœur.
A ce moment nous entendîmes dans la rue le roulement d’une voiture;
c’était le sous-préfet qui s’en allait.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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