Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
La situation n’était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement
compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère.
Heureusement je pensai à Jacques; quelle bonne idée sa lettre avait
eue d’arriver précisément le matin! C’était bien simple, après tout;
ne m’écrivait-il pas que dans son lit il y avait place pour deux?
D’ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre.…
Ici, une pensée horrible m’arrêta: pour partir il fallait de l’argent;
celui du chemin de fer d’abord, puis cinquante-huit francs que je devais
au portier, puis dix francs qu’un grand m’avait prêtés, puis des sommes
énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette.
Le moyen de se procurer tout cet argent?
— Bah! me dis-je en y songeant, je me trouve bien naïf de m’inquiéter
pour si peu; Roger n’est-il pas là? Roger est riche, il donne des leçons
en ville, et il sera trop heureux de me procurer quelque cent francs,
à moi qui viens de lui sauver la vie.
Mes affaires ainsi réglées, j’oubliai toutes les catastrophes
de la journée pour ne songer qu’à mon grand voyage de Paris.
J’étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui
descendit à l’étude pour savourer mon désespoir, eut l’air fort déçu en
voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour,
[82] je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l’heure de la classe sonna.
Le plus pressant était de voir Roger; d’un bond je fus à sa chambre;
personne à sa chambre. “Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé faire
un tour au café Barbette”, et cela ne m’étonna pas dans des circonstances
aussi dramatiques.
Au café Barbette personne encore: “Roger, me dit-on, était allé à
la Prairie avec les sous-officiers.” Que diable pouvaient-ils faire
là-bas par un temps pareil? Je commençais à être fort inquiet; aussi,
sans vouloir accepter une partie de billard qu’on m’offrait, je relevai le
bas de mon pantalon et je m’élançai dans la neige, du côté de la Prairie,
à la recherche de mon bon ami le maître d’armes.
X
L’ANNEAU DE FER
Des portes de Sarlande à la Prairie il y à bien une bonne demi-lieue,
mais, du train dont j’allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins
d’un quart d’heure. Je tremblais pour Roger. J’avais peur que le pauvre
garçon n’eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant
l’étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet.
Cette pensée lugubre me donnait des ailes.
Pourtant, de distance en distance, j’apercevais sur la [83] neige la
trace de pas nombreux allant vers la Prairie, et de songer que le
maître d’armes n’était pas seul, cela me rassurait un peu.
Alors, ralentissant ma course, je pensais à Paris, à Jacques, à mon
départ.… Mais au bout d’un instant mes terreurs recommençaient.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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