Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
— Roger va se tuer évidemment. Que serait-il venu chercher, sans cela,
dans cet endroit désert, loin de la ville? S’il amène avec lui ses amis
du café Barbette, c’est pour leur faire ses adieux, pour boire le coup de
l’étrier, comme ils disent.… Oh! ces militaires!… Et me voilà courant
de nouveau à perdre haleine.
Heureusement j’approchais de la Prairie dont j’apercevais déjà les grands
arbres chargés de neige. “Pauvre ami, me disais-je, pourvu que j’arrive
à temps!”
La trace des pas me conduisit ainsi jusqu’à la guinguette d’Espéron.
Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les
débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J’y étais venu plus
d’une fois en compagnie des nobles cœurs, mais jamais je ne lui avais
trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale,
au milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec
sa porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées,
derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l’air honteuse
du vilain métier qu’elle faisait.
Comme j’approchais, j’entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de
verres choqués.
— Grand Dieu! me dis-je en frémissant, c’est le [84] coup de l’étrier.
Et je m’arrêtai pour reprendre haleine.
Je me trouvais alors sur le Derrière de la guinguette; je poussai
une porte à claire-voie, et j’entrai dans le jardin. Quel jardin!
Une grande haie dépouillée, des massifs de lilas sans feuilles, des tas de
balayures sur la neige, et des tonnelles toutes blanches qui ressemblaient
à des huttes d’esquimaux. Cela était d’un triste à faire pleurer.
Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaille devait
chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes grandes
les deux fenêtres.
Je posais déjà le pied sur la première marche du perron, lorsque
j’entendis quelque chose qui m’arrêta net et me glaça: c’était mon nom
prononcé au milieu de grands éclats de rires. Roger parlait de moi, et,
chose singulière, chaque fois que le nom de Daniel Eyssette revenait,
les autres riaient à se tordre.
Poussé par une curiosité douloureuse, sentant bien que j’allais apprendre
quelque chose d’extraordinaire, je me rejetai en arrière et, sans être
entendu de personne, grâce à la neige qui assourdissait comme un tapis le
bruit de mes pas, je me glissai dans une des tonnelles, qui se trouvait
fort à propos juste au-dessous des fenêtres.
Je la reverrai toute ma vie, cette tonnelle; je reverrai toute ma vie
la verdure morte qui la tapissait, son sol boueux et sale, sa petite
table peinte en vert et ses bancs de bois tout ruisselants d’eau.…
A travers la neige dont elle était chargée, le jour passait à peine;
la [85] neige fondait lentement et tombait sur ma tête goutte à goutte.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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