Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
C’est là, c’est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau
que j’ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches;
c’est là que j’ai appris à douter, à mépriser, à haïr.… Ô vous qui me
lisez, Dieu vous garde d’entrer jamais dans cette tonnelle!… Debout,
retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j’écoutais ce qui
se disait chez Espéron.
Mon bon ami le maître d’armes avait toujours la parole.… Il racontait
l’aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le
sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes qui
devaient être bien comiques, à en juger par les transports de l’auditoire.
— Vous comprenez, mes petits amours, disait-il de sa voix goguenarde,
qu’on n’a pas joué pour rien la comédie pendant trois ans sur le théâtre
des zouaves. Vrai comme je vous parle! j’ai cru un moment la partie
perdue, et je me suis dit que je ne viendrais plus boire avec vous le bon
vin du père Espéron.… Le petit Eyssette n’avait rien dit, c’est vrai;
mais il était temps de parler encore, et, entre nous, je crois qu’il
voulait seulement me laisser l’honneur de me dénoncer moi-même.
Alors je me suis dit: “Ayons l’œil, Roger, et en avant la grande scène!”
Là-dessus mon bon ami le maître d’armes se mit à jouer ce qu’il appelait
la grande scène, c’est-à-dire ce qui s’était passé le matin dans ma
chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n’oublia rien.…
Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de [86]
théâtre. Puis il imitait ma voix: “Non, Roger! non! vous ne sortirez
pas!…” La grande scène était réellement d’un haut comique, et tout
l’auditoire se roulait. Moi, je sentais de grosses larmes ruisseler
le long de mes joues, j’avais le frisson, les oreilles me tintaient,
je devinais toute l’odieuse comédie du matin, je comprenais vaguement
que Roger avait fait exprès d’envoyer mes lettres pour se mettre à l’abri
de toute mésaventure, que depuis vingt ans sa mère, sa pauvre mère, était
morte, et que j’avais pris l’étui de sa pipe pour une crosse de pistolet.
— Et la belle Cécilia? dit un noble cœur.
— Cécilia n’a pas parlé, elle a fait ses malles, c’est une bonne fille.
— Et le petit Daniel, que va-t-il devenir?
— Bah! répondit Roger.
Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
Cet éclat de rire me mit hors de moi. J’eus envie de sortir de la
tonnelle et d’apparaître soudainement au milieu d’eux comme un spectre.
Mais je me contins: j’avais déjà été assez ridicule.
Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:
— A Roger! à Roger! criait-on.
Je n’y tins plus, je souffrais trop. Sans m’inquiéter si quelqu’un
pouvait me voir, je m’élançai à travers le jardin. D’un bond je franchis
la porte à claire-voie et je me mis à courir devant moi comme un fou.
La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait dans
la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde
mélancolie.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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