Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Je courus ainsi quelque temps comme un cabri [87] blessé; et si les
cœurs qui se brisent et qui saignent étaient autre chose que des
façons de parler, à l’usage des poètes, je vous jure qu’on aurait pu
trouver derrière moi, sur la plaine blanche, une longue trace de sang.
Je me sentais perdu. Où trouver de l’argent? Comment m’en aller?
Comment rejoindre mon frère Jacques? Dénoncer Roger ne m’aurait même
servi de rien.… Il pouvait nier, maintenant que Cécilia était partie.
Enfin accablé, épuisé de fatigue et de douleur, je me laissai tomber dans
la neige au pied d’un châtaignier. Je serais resté là jusqu’au lendemain
peut-être, pleurant et n’ayant pas la force de penser, quand tout à coup,
bien loin, bien loin, du côté de Sarlande, j’entendis une cloche sonner.
C’était la cloche du collège. J’avais tout oublié; cette cloche me
rappela à la vie: il me fallait rentrer et surveiller la récréation
des élèves dans la _salle_.… En pensant à la _salle_, une idée subite
me vint. Sur-le-champ mes larmes s’arrêtèrent; je me sentis plus fort,
plus calme. Je me levai, et, de ce pas délibéré de l’homme qui vient
de prendre une irrévocable décision, je repris le chemin de Sarlande.
Si vous voulez savoir quelle irrévocable décision vient de prendre le
petit Chose, suivez-le jusqu’à Sarlande, à travers cette grande plaine
blanche; suivez-le dans les rues sombres et boueuses de la ville;
suivez-le sous le porche du collège; suivez-le dans la _salle_ pendant
la récréation, et remarquez avec quelle singulière persistance il regarde
le gros anneau de fer qui se balance au milieu; la récréation finie,
suivez-le encore [88] jusqu’à l’étude, montez avec lui dans sa chaire,
et lisez par-dessus son épaule cette lettre douloureuse qu’il est en
train d’écrire au milieu du vacarme et des enfants ameutes:
“_Monsieur Jacques Eyssette, rue Bonaparte, à Paris._
“Pardonne-moi, mon bien-aimé Jacques, la douleur que je viens te causer.
Toi qui ne pleurais plus, je vais te faire pleurer encore une fois;
ce sera la dernière, par exemple.… Quand tu recevras cette lettre,
ton pauvre Daniel sera mort.…”
Ici le vacarme de l’étude redouble; le petit Chose s’interrompt et
distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement,
sans colère. Puis il continue:
“Vois-tu, Jacques, j’étais trop malheureux. Je ne pouvais pas faire
autrement que de me tuer. Mon avenir est perdu: on m’a chassé du collège;
puis, j’ai fait des dettes, je ne sais plus travailler, j’ai honte,
je m’ennuie, j’ai le dégoût, la vie me fait peur.… J’aime mieux
m’en aller.…
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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