Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des
foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan
de laquelle il s’était taillé une habitation commode, tout ombragée de
platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C’est là que je
suis venu au monde et que j’ai passé les premières, les seules bonnes
années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé
du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir,
et lorsqu’à la ruine de mes parents il m’a fallu me séparer de ces
choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres.
[2]
Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas
bonheur à la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière,
m’a souvent conté depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment,
reçut en même temps la nouvelle de mon apparition dans le monde et
celle de la disparition d’un de ses clients de Marseille, qui lui
emportait plus de quarante mille francs.
C’est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour
de ma naissance, d’incroyables malheurs les assaillirent par vingt
endroits. D’abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux
fois le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis
notre brouille avec l’oncle Baptiste, puis un procès très coûteux
avec nos marchands de couleurs, puis, enfin, la Révolution de 18..,
qui nous donna le coup de grâce.
A partir de ce moment la fabrique ne battit plus que d’une aile;
petit à petit, les ateliers se vidèrent: chaque semaine un métier à bas,
chaque mois une table d’impression de moins. C’était pitié de voir la
vie s’en aller de notre maison comme d’un corps malade, lentement, tous
les jours un peu. Une fois, on n’entra plus dans les salles du second.
Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant
deux ans; pendant deux ans la fabrique agonisa. Enfin, un jour,
les ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers né sonna pas,
le puits à roue cessa de grincer, l’eau des grands bassins, dans
lesquels on lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute
la fabrique, il ne resta plus que [3] M. et Mme Eyssette, la vieille Annou,
mon frère Jacques et moi; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les
ateliers, le concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
C’était fini, nous étions ruinés.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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