Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant) — John Shaqi
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
General
Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
J’avais alors six ou sept ans. Comme j’étais très frêle et maladif,
mes parents n’avaient pas voulu m’envoyer à l’école. Ma mère m’avait
seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d’espagnol et
deux ou trois airs de guitare à l’aide desquels on m’avait fait,
dans la famille, une réputation de petit prodige. Grâce à ce système
d’éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister dans
tous ses détails à l’agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me
laissa froid, je l’avoue; même je trouvai à notre ruine ce côté très
agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique,
ce qui, du temps des ouvriers, ne m’était permis que le dimanche.
Je disais gravement au petit Rouget: “Maintenant, la fabrique est à moi;
on me l’a donnée pour jouer.” Et le petit Rouget me croyait.
Il croyait tout ce que je lui disais, cet imbécile.
A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle aussi
gaiement. Tout à coup M. Eyssette devint terrible; c’était dans
l’habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris,
la casse et les tonnerres; au fond, un très excellent homme,
ayant seulement la main leste, le verbe haut et l’impérieux besoin de
donner le tremblement à tout ce qui l’entourait. La mauvaise fortune,
au lieu de l’abattre, l’exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère
formidable qui, ne sachant à qui s’en prendre, [4] s’attaquait à tout,
au soleil, au mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution,
oh! surtout à la Révolution!… A entendre mon père, vous auriez juré
que cette Révolution de 18.., qui nous avait mis à mal, était
spécialement dirigée contre nous. Aussi je vous prie de croire que
les révolutionnaires n’étaient pas en odeur de sainteté dans la maison
Eyssette. Dieu sait ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce
temps-là.… Encore aujourd’hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu
me le conserve!) sent venir son accès de goutte, il s’étend péniblement sur
sa chaise longue, et nous l’entendons dire: “Oh! ces révolutionnaires!…”
A l’époque dont je vous parle, M. Eyssette n’avait pas la goutte,
et la douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que
personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze
jours. Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous
demandions du pain à voix basse. On n’osait pas même pleurer devant lui.
Aussi, des qu’il avait tourné les talons, ce n’était qu’un sanglot,
d’un bout de la maison à l’autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère
Jacques et aussi mon grand frère l’abbé, lorsqu’il venait nous voir,
tout le monde s’y mettait. Ma mère, cela se conçoit, pleurait de voir
M. Eyssette malheureux; l’abbé et la vieille Annou pleuraient de voir
pleurer Mme Eyssette; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre
nos malheurs,—il avait à peine deux ans de plus que moi,—il pleurait par
besoin, pour le plaisir.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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