Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Le vieux gymnase de l’école de marine est plein d’une ombre froide et
sinistre. Par les grillages d’une fenêtre un peu de lune descend et vient
donner en plein sur le gros anneau de fer,—oh! cet anneau, le petit Chose
ne fait qu’y penser depuis des heures,—sur le gros anneau de fer qui
reluit comme de l’argent.… Dans un coin de la _salle_ un vieil escabeau
dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l’anneau, et monte
dessus; il ne s’est pas trompé, c’est juste à la hauteur qu’il faut.
Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu’il
porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban. Il attache la cravate
à l’anneau et fait un nœud coulant.… Une heure sonne. Allons! il faut
mourir.… Avec des mains qui tremblent le petit Chose ouvre le nœud
coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, Jacques! Adieu,
Mme Eyssette!…
Tout à coup un poignet de fer s’abat sur lui. Il se sent saisi par
le milieu du corps et planté debout sur ses pieds, au bas de l’escabeau.
En même temps une voix [91] rude et narquoise, qu’il connaît bien, lui dit:
“En voilà une idée, de faire du trapèze à cette heure!”
Le petit Chose se retourne, stupéfait.
C’est l’abbé Germane, l’abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte,
avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit
tristement, à demi éclairée par la lune.… Une seule main lui à suffi
pour mettre le suicidé par terre; de l’autre main il tient encore sa
carafe, qu’il vient de remplir à la fontaine de la cour.
De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose,
l’abbé Germane à cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d’une
voix douce et presque attendrie:
— Quelle drôle d’idée, mon cher Daniel, de faire du trapèze à cette heure!
Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
— Je ne fais pas du trapèze, monsieur l’abbé, je veux mourir.
— Comment!… mourir?… Tu as donc bien du chagrin?
— Oh!… répond le petit Chose avec de grosses larmes brûlantes qui
roulent sur ses joues.
— Daniel, tu vas venir avec moi, dit l’abbé.
Le petit Daniel fait signe que non et montre l’anneau de fer avec la
cravate.… L’abbé Germane le prend par la main: “Voyons! monte dans ma
chambre; si tu veux te tuer, eh bien! tu te tueras là-haut: il y à du feu,
il fait bon.”
Mais le petit Chose résiste: “Laissez-moi mourir, monsieur l’abbé.
Vous n’avez pas le droit de m’empêcher de mourir.”
[92]
Un éclair de colère passe dans les yeux du prêtre: “Ah! c’est comme
cela!” dit-il. Et prenant brusquement le petit Chose par la ceinture,
il l’emporte sous son bras comme un paquet, malgré sa résistance
et ses supplications.…
Nous voici maintenant chez l’abbé Germane: un grand feu brille dans
la cheminée; près du feu, il y a une table avec une lampe allumée,
des pipes et des tas de papier chargés de pattes de mouche.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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