Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Un singulier enfant que mon frère Jacques! En [5] voilà un qui avait le
don des larmes! D’aussi loin qu’il me souvienne, je le vois, les yeux
rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit,
en classe, à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait
partout. Quand on lui disait: “Qu’as-tu?” il répondait en sanglotant:
“Je n’ai rien.” Et, le plus curieux, c’est qu’il n’avait rien.
Il pleurait comme on se mouche, plus souvent, voila tout. Quelquefois
M. Eyssette, exaspéré, disait à ma mère: “Cet enfant est ridicule,
regardez-le!… c’est un fleuve.” A quoi Mme Eyssette répondait de sa
voix douce: “Que veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son
âge, j’étais comme lui.” En attendant, Jacques grandissait; il grandissait
beaucoup même, et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire,
la singulière aptitude qu’avait cet étrange garçon à répandre sans
raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentant. Aussi
la désolation de nos parents lui fut une grande fortune.… C’est pour
le coup qu’il s’en donna de sangloter à son aise des journées entières,
sans que personne vint lui dire: “Qu’as-tu?”
En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.
Pour ma part, j’étais très heureux. On né s’occupait plus de moi.
J’en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers
déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes
cours abandonnées, que l’herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget,
fils du concierge Colombe, était un gros garçon d’une douzaine d’années,
fort comme un bœuf, dévoué [6] comme un chien, bête comme une oie
et remarquable surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait
son surnom de Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi,
n’était pas Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu
de sauvages, un équipage révolté, tout ce qu’on voulait. Moi-même,
en ce temps-là, je ne m’appelais pas Daniel Eyssette: j’étais cet homme
singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait de me donner les
aventures, master Crusoé lui-même. Douce folie! Le soir, après souper,
je relisais mon _Robinson_, je l’apprenais par cœur; le jour, je le
jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m’entourait, je l’enrôlais
dans ma comédie. La fabrique n’était plus la fabrique; c’était mon île
déserte, oh! bien déserte. Les bassins jouaient le rôle d’Océan, le jardin
faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales
qui étaient de la pièce et qui né le savaient pas. Rouget, lui non plus,
ne se doutait guère de l’importance de son rôle. Si on lui avait demandé
ce que c’était que Robinson, on l’aurait bien embarrassé; pourtant je
dois dire qu’il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que,
pour imiter le rugissement des sauvages, il n’y en avait pas comme lui.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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