Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Où avait-il appris? Je l’ignore. Toujours est-il que ces grands
rugissements de sauvage qu’il allait chercher dans le fond de sa gorge,
en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait frémir les plus braves.
Moi-même, Robinson, j’en avais quelquefois le cœur bouleversé,
et j’étais obligé de lui dire à voix basse: “Pas si fort, Rouget,
tu me fais peur.”
Malheureusement, si Rouget imitait le cri des [7] sauvages très bien,
il savait encore mieux dire les gros mots d’enfants de la rue.
Tout en jouant, j’appris à faire comme lui, et un jour, en pleine table,
un formidable juron m’échappa je ne sais comment. Consternation générale!
“Qui t’as appris cela? Où l’as-tu entendu?” Ce fut un événement. M. Eyssette
parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction.…
Je ne voulus plus jouer avec Rouget. Aussi mon premier soin,
en rentrant à la fabrique, fut d’avertir Vendredi qu’il eût à rester
chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi! Cet ukase lui creva le cœur,
mais il s’y conforma sans une plainte. Quelquefois je l’apercevais
debout, sur la porte de la loge, du côté des ateliers; il se tenait là
tristement, et lorsqu’il voyait que je le regardais, le malheureux
poussait pour m’attendrir les plus effroyables rugissements, en agitant
sa crinière flamboyante; mais plus il rugissait, plus je me tenais loin.
Je lui criais: “Va-t’en! tu me fais horreur.”
Rouget s’obstina à rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin,
son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l’envoya rugir en
apprentissage, et je ne le revis plus.
Mon enthousiasme pour Robinson n’en fut pas un instant refroidi.
Tout juste vers ce temps-là, l’oncle Baptiste se dégoûta subitement
de son perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi.
Je l’installai dans une belle cage au fond de ma résidence d’hiver,
et me voilà, plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête
avec cet intéressant volatile et cherchant à lui faire dire: “Robinson,
mon pauvre [8] Robinson!” Comprenez-vous cela? Ce perroquet,
que l’oncle Baptiste m’avait donné pour se débarrasser de son éternel
bavardage, s’obstina à ne pas parler dès qu’il fut à moi.… Pas plus
“mon pauvre Robinson” qu’autre chose; jamais je n’en pus rien tirer.
Malgré cela, je l’aimais beaucoup et j’en avais le plus grand soin.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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