Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)Daudet, Alphonse
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Le Petit Chose (Histoire d'un Enfant)
Daudet, Alphonse
Autobiographical fiction; Bildungsromans; French fiction -- 19th century; French language -- Readers
Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude,
lorsqu’un matin il m’arriva une chose vraiment extraordinaire.
Ce jour-là, j’avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais,
armé jusqu’aux dents, un voyage d’exploration à travers mon île.…
Tout à coup je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre
personnes, qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement.
Juste Dieu! des hommes dans mon île! Je n’eus que le temps de me jeter
derrière un bouquet de lauriers-roses, et à plat ventre, s’il vous
plaît.… Les hommes passèrent près de moi sans me voir.… Je crus
distinguer la voix du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu;
mais, c’est égal, dès qu’ils furent loin je sortis de ma cachette et
je les suivis à distance pour voir ce que tout cela deviendrait.…
Ces étrangers restèrent longtemps dans mon île.… Ils la visitèrent
d’un bout à l’autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans
mes grottes et sonder avec leurs canes la profondeur de mes océans.
De temps en temps ils s’arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma
crainte était qu’ils ne vinssent à découvrir mes résidences.…
Que serais-je devenu, grand Dieu! Heureusement, il n’en fut rien,
et au bout d’une demi-heure les hommes se retirèrent sans se douter
seulement [9] que l’île était habitée. Dès qu’ils furent partis, je
courus m’enfermer dans une de mes cabanes, et passai là le reste du jour
à me demander quels étaient ces hommes et ce qu’ils étaient venus faire.
J’allais le savoir bientôt.
Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la
fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour
Lyon, où nous allions demeurer désormais.
Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait.
La fabrique vendue!… Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes?
Hélas! l’île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu;
il fallait tout quitter. Dieu! que je pleurais!…
Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient
sourire: d’abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission
qu’on m’avait donnée d’emporter mon perroquet avec moi. Je me disais
que Robinson avait quitté son île dans des conditions à peu près
semblables, et cela me donnait du courage.
Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis
une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles.
Je partis donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille
Annou. Mon grand frère l’abbé ne partait pas, mais il nous accompagna
jusqu’à la diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous
accompagna. C’est lui qui marchait devant en poussant une énorme
brouette chargée de malles. Derrière venait mon frère l’abbé, donnant
le bras à Mme Eyssette. Mon pauvre abbé, que je né devais plus revoir!
[10]
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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