Materialism; Mind and body; Physiology -- Early works to 1800
Mais cette objection, ou plutôt cette assertion est-elle fondée sur
l'expérience, sans laquelle un philosophe peut tout rejeter? En
avons-nous quelqu'une qui nous convainque que l'homme seul a été
éclairé d'un rayon refusé à tous les autres animaux? S'il n'y en a
point, nous ne pouvons pas plus connaître par elle ce qui se passe
dans eux, et même dans les hommes, que ne pas sentir ce qui affecte
l'intérieur de notre être. Nous savons que nous pensons et que nous
avons des remords: un sentiment intime ne nous force que trop d'en
convenir; mais pour juger des remords d'autrui, ce sentiment qui est
dans nous est insuffisant: c'est pourquoi il en faut croire les autres
hommes sur leur parole, ou sur les signes sensibles et extérieurs
que nous avons remarqués en nous-mêmes, lorsque nous éprouvions la
même conscience et les mêmes tourments.
Mais pour décider si les animaux qui ne parlent point ont reçu
la loi naturelle, il faut s'en rapporter conséquemment à ces
signes dont je viens de parler, supposé qu'ils existent. Les faits
semblent le prouver. Le chien qui a mordu son maître qui l'agaçait,
a paru s'en repentir le moment suivant; on l'a vu triste, fâché,
n'osant se montrer, et s'avouer coupable par un air rampant et
humilié. L'histoire nous offre un exemple célèbre d'un lion qui ne
voulut pas déchirer un homme abandonné à sa fureur, parce qu'il le
reconnut pour son bienfaiteur. Qu'il serait à souhaiter que l'homme
même montrât toujours la même reconnaissance pour les bienfaits et le
même respect pour l'humanité! On n'aurait plus à craindre les ingrats,
ni ces guerres qui sont le fléau du genre humain et les vrais bourreaux
de la loi naturelle.
Mais un être à qui la nature a donné un instinct si précoce, si
éclairé, qui juge, combine, raisonne et délibère, autant que s'étend
et le lui permet la sphère de son activité; un être qui s'attache
par les bienfaits, qui se détache par les mauvais traitements et
va essayer un meilleur maître; un être d'une structure semblable à
la nôtre, qui fait les mêmes opérations, qui a les mêmes passions,
les mêmes douleurs, les mêmes plaisirs, plus ou moins vifs suivant
l'empire de l'imagination et la délicatesse des nerfs; un tel être
enfin ne montre-t-il pas clairement qu'il sent ses torts et les
nôtres, qu'il connait le bien et le mal et, en un mot, a conscience
de ce qu'il fait? Son âme qui marque comme la nôtre les mêmes joies,
les mêmes mortifications, les mêmes déconcertements, serait-elle
sans aucune répugnance à la vue de son semblable déchiré, ou après
l'avoir lui-même impitoyablement mis en pièces? Cela posé, le don
précieux dont il s'agit n'aurait point été refusé aux animaux; car
puisqu'ils nous offrent des signes évidents de leur repentir, comme
de leur intelligence, qu'y a-t-il d'absurde à penser que des êtres,
des machines presque aussi parfaites que nous, soient, comme nous,
faites pour penser et pour sentir la nature?
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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