French fiction -- 19th century; Short stories, French
L'adjudant tira de sa poche une montre d'argent qui valait bien dix
écus; et, remarquant que les yeux du petit Fortunato étincelaient en
la regardant, il lui dit en tenant la montre suspendue au bout de sa
chaîne d'acier:
--Fripon! tu voudrais bien avoir une montre comme celle-ci suspendue
à ton col, et tu te promènerais dans les rues de Porto-Vecchio, fier
comme un paon; et les gens te demanderaient: "Quelle heure est-il?" et
tu leur dirais: "Regardez à ma montre."
--Quand je serai grand, mon oncle le caporal me donnera une montre.
--Oui; mais le fils de ton oncle en a déjà une... pas aussi belle que
celle-ci, à la vérité... Cependant il est plus jeune que toi.
L'enfant soupira.
--Eh bien, la veux-tu cette montre, petit cousin?
Fortunato, lorgnant la montre du coin de l'oeil, ressemblait à un
chat à qui l'on présente un poulet tout entier. Comme il sent qu'on
se moque de lui, il n'ose y porter la griffe, et de temps en temps il
détourne les yeux pour ne pas s'exposer à succomber à la tentation;
mais il se lèche les babines à tout moment, et il a l'air de dire à
son maître: "Que votre plaisanterie est cruelle!"
Cependant l'adjudant Gamba semblait de bonne foi en présentant sa
montre. Fortunato n'avança pas la main; mais il lui dit avec un
sourire amer:
--Pourquoi vous moquez-vous de moi?
--Par Dieu! je ne me moque pas. Dis-moi seulement où est Gianetto, et
cette montre est à toi.
Fortunato laissa échapper un sourire d'incrédulité; et, fixant ses
yeux noirs sur ceux de l'adjudant, il s'efforçait d'y lire la foi
qu'il devait avoir en ses paroles.
--Que je perde mon épaulette, s'écria l'adjudant, si je ne te donne
pas la montre à cette condition! Les camarades sont témoins; et je ne
puis m'en dédire.
En parlant ainsi, il approchait toujours la montre, tant, qu'elle
touchait presque la joue pâle de l'enfant. Celui-ci montrait bien sur
sa figure le combat que se livraient en son âme la convoitise et le
respect dû à l'hospitalité. Sa poitrine nue se soulevait avec force,
et il semblait près d'étouffer. Cependant la montre oscillait,
tournait, et quelquefois lui heurtait le bout du nez. Enfin, peu à
peu, sa main droite s'éleva vers la montre: le bout de ses doigts la
toucha; et elle pesait tout entière dans sa main sans que l'adjudant
lâchât pourtant le bout de la chaîne... Le cadran était azuré... la
boîte nouvellement fourbie..., au soleil, elle paraissait toute de
feu... La tentation était trop forte.
Fortunato éleva aussi sa main gauche, et indiqua du pouce, par-dessus
son épaule, le tas de foin auquel il était adossé. L'adjudant le
comprit aussitôt. Il abandonna l'extrémité de la chaîne; Fortunato se
sentit seul possesseur de la montre. Il se leva avec l'agilité d'un
daim, et s'éloigna de dix pas du tas de foin, que les voltigeurs se
mirent aussitôt à culbuter.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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