French fiction -- 19th century; Short stories, French
Ils avaient rejoint le détachement. Gianetto était déjà couché sur la
litière et prêt à partir. Quand il vit Mateo en la compagnie de Gamba,
il sourit d'un sourire étrange; puis, se tournant vers la porte de la
maison, il cracha sur le seuil en disant:
--Maison d'un traître!
Il n'y avait qu'un homme décidé à mourir qui eût osé prononcer le
mot de traître en l'appliquant à Falcone. Un bon coup de stylet,
qui n'aurait pas eu besoin d'être répété, aurait immédiatement payé
l'insulte. Cependant Mateo ne fit pas d'autre geste que celui de
porter sa main à son front comme un homme accablé.
Fortunato était entré dans la maison en voyant arriver son père.
Il reparut bientôt avec une jatte de lait, qu'il présenta les yeux
baissés à Gianetto.
--Loin de moi! lui cria le proscrit d'une voix foudroyante.
Puis, se tournant vers un des voltigeurs:
--Camarade, donne-moi à boire, dit-il.
Le soldat remit sa gourde entre ses mains, et le bandit but l'eau que
lui donnait un homme avec lequel il venait d'échanger des coups de
fusil. Ensuite il demanda qu'on lui attachât les mains de manière
qu'il les eût croisées sur sa poitrine, au lieu de les avoir liées
derrière le dos.
--J'aime, disait-il, à être couché à mon aise.
On s'empressa de le satisfaire, puis l'adjudant donna le signal du
départ, dit adieu à Mateo, qui ne lui répondit pas, et descendit au
pas accéléré vers la plaine.
Il se passa près de dix minutes avant que Mateo ouvrît la bouche.
L'enfant regardait d'un oeil inquiet tantôt sa mère et tantôt
son père, qui, s'appuyant sur son fusil, le considérait avec une
expression de colère concentrée.
--Tu commences bien! dit enfin Mateo d'une voix calme, mais effrayante
pour qui connaissait l'homme.
--Mon père! s'écria l'enfant en s'avançant les larmes aux yeux comme
pour se jeter à ses genoux.
Mais Mateo lui cria:
--Arrière de moi!
Et l'enfant s'arrêta et sanglota, immobile, à quelques pas de son
père.
Giuseppa s'approcha. Elle venait d'apercevoir la chaîne de la montre,
dont un bout sortait de la chemise de Fortunato.
--Qui t'a donné cette montre? demanda-t-elle d'un ton sévère.
--Mon cousin l'adjudant.
Falcone saisit la montre, et, la jetant avec force contre une pierre,
il la mit en mille pièces.
--Femme, dit-il, cet enfant est-il de moi?
Les joues brunes de Giuseppa devinrent d'un rouge de brique.
--Que dis-tu, Mateo? et sais-tu bien à qui tu parles?
--Eh bien, cet enfant est le premier de sa race qui ait fait une
trahison.
Les sanglots et les hoquets de Fortunato redoublèrent, et Falcone
tenait ses yeux de lynx toujours attachés sur lui. Enfin il frappa
la terre de la crosse de son fusil, puis le rejeta sur son épaule
et reprit le chemin du maquis en criant à Fortunato de le suivre.
L'enfant obéit.
Giuseppa courut après Mateo et lui saisit le bras.
--C'est ton fils, lui dit-elle d'une voix tremblante en attachant ses
yeux noirs sur ceux de son mari, comme pour lire ce qui se passait
dans son âme.
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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