French fiction -- 19th century; Short stories, French
On le crut. Jamais projet ne fut plus insensé. Ignorant l'usage de
la boussole, et sous un ciel inconnu, il ne pouvait qu'errer à
l'aventure. D'après ses idées, il s'imaginait qu'en ramant tout droit
devant lui, il trouverait à la fin quelque terre habitée par les
noirs, car les noirs possèdent la terre, et les blancs vivent sur
leurs vaisseaux. C'est ce qu'il avait entendu dire à sa mère.
Tout fut bientôt prêt pour l'embarquement; mais la chaloupe avec un
canot seulement se trouva en état de servir. C'était trop peu pour
contenir environ quatre-vingts nègres encore vivants. Il fallut
abandonner tous les blessés et les malades. La plupart demandèrent
qu'on les tuât avant de se séparer d'eux.
Les deux embarcations, mises à flot avec des peines infinies et
chargées outre mesure, quittèrent le vaisseau par une mer clapoteuse,
qui menaçait à chaque instant de les engloutir. Le canot s'éloigna
le premier. Tamango avec Ayché avait pris place dans la chaloupe, qui
beaucoup plus lourde et plus chargée, demeurait considérablement en
arrière. On entendait encore les cris plaintifs de quelques malheureux
abandonnés à bord du brick quand une vague assez forte prit la
chaloupe en travers et l'emplit d'eau. En moins d'une minute,
elle coula. Le canot vit leur désastre, et ses rameurs doublèrent
d'efforts, de peur d'avoir à recueillir quelques naufragés. Presque
tous ceux qui montaient la chaloupe furent noyés. Une douzaine
seulement put regagner le vaisseau. De ce nombre étaient Tamango et
Ayché. Quand le soleil se coucha, ils virent disparaître le canot
derrière l'horizon; mais ce qu'il devint, on l'ignore.
Pourquoi fatiguerais-je le lecteur par la description dégoûtante des
tortures de la faim? Vingt personnes environ sur un espace étroit,
tantôt ballottées par une mer orageuse, tantôt brûlées par un soleil
ardent, se disputent tous les jours les faibles restes de leurs
provisions. Chaque morceau de biscuit coûte un combat, et le faible
meurt, non parce que le fort le tue, mais parce qu'il le laisse
mourir. Au bout de quelques jours, il ne resta plus de vivant à bord
du brick _l'Espérance_ que Tamango et Ayché.
* * * * *
Une nuit, la mer était agitée, le vent soufflait avec violence, et
l'obscurité était si grande, que de la poupe on ne pouvait voir la
proue du navire. Ayché était couchée sur un matelas dans la chambre du
capitaine, et Tamango était assis à ses pieds. Tous les deux gardaient
le silence depuis longtemps.
--Tamango, s'écria enfin Ayché, tout ce que tu souffres tu le souffres
à cause de moi...
--Je ne souffre pas, répondit-il brusquement. Et il jeta sur le
matelas, à côté de sa femme, la moitié d'un biscuit qui lui restait.
--Garde-le pour toi, dit-elle en repoussant doucement le biscuit; je
n'ai plus faim. D'ailleurs, pourquoi manger? Mon heure n'est-elle pas
venue?
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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