Notre voyage jusqu'en Amérique ne fut marqué par aucun évènement
remarquable excepté le vol que le second du vaisseau nous fit de la
moitié de notre linge et de quelqu'argent. Nous arrivâmes à Boston le 15
juillet, 1780, et nous y restâmes deux mois avant de pouvoir nous
défaire de quelques caisses de thé que nous avions achetées avant de
nous embarquer. La difficulté de se transporter à Philadelphie et le
désir d'augmenter un peu nos fonds avant d'y aller, nous détermina à
passer dans le nord de cet état dans le dernier établissement qu'aient
les Américains sur les frontières de la Nouvelle-Ecosse. Cette place se
nomme Machias et est un port de mer situé sur la baye Funday, ou
Française, à cent lieues N.-E. de Boston. Un Genevois nommé Lesdernier,
un bon paysan de Russin, qui après avoir fait de fort bons
établissements en Nouvelle-Ecosse, les avait perdus en partie par sa
faute, en partie par son attachement pour la cause des Américains, et
qui allait avec un capucin (destiné à prêcher des sauvages) joindre son
fils qui est lieutenant au service américain à Machias,--ce Genevois,
dis-je, fut un des motifs qui nous entraîna dans le nord, où notre
curiosité ne demandait pas mieux que de nous conduire. Nous partîmes de
Boston le 1er octobre, 1780, et après avoir relâché à Newbury et à Casco
Bay (deux ports de la Nouvelle-Angleterre, situés le premier à quinze
lieues et le second à quarante-cinq nord-est de Boston), et avoir pensé
nous perdre dans un brouillard contre un rocher, en grande partie par
l'ignorance de nos matelots, nous arrivâmes le 15e octobre dans la
rivière de Machias. Te donner une idée de ce pays n'est pas bien
difficile; quatre ou cinq maisons ou plutôt cahutes de bois éparses dans
l'espace de deux lieues de côte que l'on découvre à la fois, deux ou
trois arpens de terre défrichés autour de chaque cahute, et quand je dis
défrichés j'entends seulement qu'on a coupé les arbres des alentours et
que l'on a planté quelques patates entre les souches, et au delà, de
quel côté que l'on se tourne, rien que des bois immenses qui bornent la
vue de tous côtés, voilà ce que le premier coup-d'oeil présente. Il ne
laisse cependant pas que d'y avoir quelques variétés dans cette vue,
quelqu'uniforme qu'elle soit naturellement. Le port que la rivière forme
à son embouchure, port qui pour le dire en passant est assez beau et
très-sûr, est parsemé de quelques petites îles. Les différentes
réflexions du soleil sur les arbres de différentes couleurs dont elles
sont couvertes, sur les rocs escarpés qui en bordent quelques-unes et
sur les vagues qui se brisent à leur pied, forment des contrastes assez
agréables. Ajoute à cela quelques bâteaux à voiles ou à rames et
quelques petits canots, les uns de bois, les autres d'écorce d'arbre et
faits par les sauvages, qui sont menés par un ou deux hommes, souvent
par quelques jolies jeunes filles vêtues très-simplement mais
proprement, armés chacun d'une pagaye avec laquelle ils font voler leur
Public-domain text, read in full here on John Shaqi.
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