Partout où nous avons été nous t'avons toujours regretté. De tous les
jeunes gens de notre connoissance à qui nous avons pensé, tu es le seul
que nous ayons toujours désiré pour compagnon de fortune et dont le
caractère se plairoit le plus à notre genre de vie. Si tu pouvais
t'imaginer la liberté dont nous jouissons et tous les avantages qui
l'accompagnent, tu n'hésiterais pas un instant à venir la partager avec
nous. Nous ne courons point après la Fortune. L'expérience nous a appris
qu'elle court souvent après l'homme à qui elle crie: Arrête; mais son
ardente ambition le rend sourd et la lui représente toujours comme
fuyant devant lui. Alors croyant l'atteindre à force de courses et de
fatigues, le malheureux s'en éloigne et lui échappe. De quels regrets
ne doit-il pas être consumé si après tant de peines et de travaux il
vient à connaître son erreur, misérable par sa faute et trop faible pour
retourner sur ses pas. Je ne m'étonnerais point que le désespoir de
s'être si cruellement trompé, le portât à se délivrer d'un reste
d'existence que le souvenir de sa faute et la pensée rongeante de son
ambition déçue lui rendrait insupportable. Ignorant donc si la fortune
nous suit ou si elle nous précède, nous ne risquerons point notre
bonheur pour la joindre, et nous aimons mieux un état qui procure une
jouissance modérée mais présente et continue, que celui qui demande des
souffrances préliminaires et n'offre en retour qu'un avenir plus
séduisant, il est vrai, mais éloigné et incertain. Et même en le
supposant certain, le grand avantage pour un homme qui a employé toute
sa jeunesse (c'est à dire toute la partie de sa vie susceptible de
jouissance) en veilles et en fatigues, de posséder dans un âge avancé
des richesses qui lui sont alors inutiles et superflues! Ce n'est pas
lorsqu'il est devenu incapable de sentir, qu'il a perdu presque toute la
vivacité de ses sens et de ses passions, qu'il a besoin de l'instrument
pour les satisfaire; le plaisir le plus vif que ressent un vieillard est
le ressouvenir de ceux de la jeunesse, mais celui-ci n'aura que celui de
ses peines passées et cette réflexion le rendra triste et mélancolique.
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