de ce royaume.» Et à ces motz mist la main au baston dont il vouloit
faire ses armes, et le brandissoit voyant sa dame, en luy disant: «Qu'en
dictes-vous? que vous en semble? n'est-il pas beau? vault-il pas bien
une belle fille?--Certes oy, dit-elle.--Et aussi l'arez vous.--Et vous
arez, dist lors celuy qui estoit dessus le poirier, sur eulz, tous des
meilleures poires du poirier.» Lors prend à ses deux mains les brances
du poirier, et fait tumber en bas sur eulx et ou préau des poires
trèslargement, dont frère Aubry fut tout effraié qu'à peu s'il eut sens
ne loisir de reprendre sa goune; si s'en picque tant qu'il peut sans
attendre, et ne fut oncques asseuré tant qu'il fut hors de léens. Et la
nonnain, qui fut autant ou plus effrayée que luy, ne sceut si tost se
mettre au chemin que le galant qui estoit sur le poirier ne fut
descendu, qui la va prandre par la main et luy defendit le partir, et
luy dist: «M'amye, ainsi n'en yrez vous; il vous fault bien premier
paier le fruictier.» Elle, qui estoit prinse et soupprinse, vit bien que
le refuz n'estoit pas de saison, et fut contente que le fruictier fist
ce que frère Aubry avoit laissié en train.
LA XLVIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.
En Prouvence avoit naguères ung president de haulte et bien eureuse
renommée, qui trèsgrand clerc et prudent estoit, vaillant aux armes,
discret en conseil; et en bref dire, en lui estoient tous les biens de
quoy l'on pourroit jamais loer homme. D'une chose tant seulement estoit
noté dont il n'estoit pas cause, mais estoit celuy à qui plus en
desplaisoit; et la raison y estoit bonne. Et pour dire la note que de
luy estoit, c'estoit qu'il estoit coupault par faulte d'avoir femme
aultre que bonne. Le bon seigneur veoit et cognoissoit la desloyauté de
sa femme, et la trouvoit encline de tous poincts à sa puterie; et
quelque sens que Dieu luy eust donné, il ne savoit remède à son cas,
fors de soy taire et faire du mort; car il n'avoit pas si peu leu et veu
en son temps qu'il ne sceust vrayement que correction n'a point de lieu
à femme de tel estat. Toutesfoiz vous povez penser que ung homme de
courage et vertueux, comme cestuy estoit, ne vivoit pas bien à son aise,
mais fault dire et conclure que son dolent cueur portoit la paste au
four de ceste maladie infortune. Et car au pardehors avoit manère et
semblant de rien savoir et percevoir le gouvernement de sa femme, ung de
ses serviteurs le vint trouver un jour en sa chambre, à part, et luy va
dire par grand sens: «Monseigneur, je suis celuy qui vous vouldroye
advenir, comme je doy, de tout ce qui peut especialement toucher à
vostre honneur; je me suis prins et donné garde du gouvernement de
madame vostre femme, mais je vous asseure qu'elle vous garde trèsmal la
loyaulté qu'elle vous a promise: car seurement un tel (qui luy nomma)
tient vostre lieu bien souvent.» Le bon president, sachant aussi bien ou
mieulx l'estat de sa femme que son serviteur qui faisoit ce rapport, luy