respondit trèsfièrement: «Ha! ribauld, je sçay bien que vous mentez de
tout ce que me dictes; je cognois trop ma femme, elle n'est pas telle,
non. Et vous ay-je nourry pour me rapporter une telle bourde, voire de
celle qui tant est bonne et loyale? Et vrayement vous ne m'en ferez
plus: dictes que je vous doys, et vous en allez tost, et ne vous trouvez
jamais devant moy, si cher que vous amez vostre vie.» Le pouvre
serviteur, qui cuidoit faire grand plaisir à son maistre de son
adventure, dist qu'il luy devoit. Il le receut et s'en alla. Nostre
president, voyant encores de plus en plus rafrescher la desloyauté de sa
femme, estoit tant mal content et si trèsfort troublé qu'on ne pourroit
plus. Si ne savoit que penser ne ymaginer par quelle façon il s'en
pourroit honestement descharger. Si s'advisa, comme Dieu le voult, ou
comme fortune le consentit, que sa femme devoit aller à unes nopces
assez tost; et si ce qu'il pense peut advenir il sera du monde le mieulx
fortuné. Il vint à ung varlet qui la garde avoit de ses chevaulx, et
d'une belle mule qu'il avoit, et luy dit: «Garde bien que tu ne bailles
à boire à ma mule de nuyt ne de jour, tant que je le te diray; et à
chacune foiz que tu luy donneras son avene si mectz parmy une bonne
poignée de sel; et garde que n'en sonnez mot.--Non feray-je, dit le
varlet, et si feray ce que vous me commendez.» Quand le jour des nopces
de la cousine de madame la presidente approucha, elle dist au bon
president: «Monseigneur, si c'estoit votre plaisir, je me trouveroye
voluntiers aux nopces de ma cousine, qui se feront dimenche en ung tel
lieu.--Trèsbien, m'amye, j'en suis bien content; allez, Dieu vous
conduyse.--Je vous mercie, monseigneur, dit-elle, mais je ne sçay
bonnement comment y aller; je n'y menasse point voluntiers mon chariot,
pour le tant pou que ay à y estre; vostre hacquenée aussi est tant
desfrayée que je n'oseroie pas bien emprendre le chemin sur elle.--Et
bien! m'amie, si prenez ma mule; elle est trèsbelle et si va bien et
doulx, et est aussi seure du pié que je n'en trouvay oncques point.--Et,
par ma foy, monseigneur, dit-elle, je vous en mercye, vous estes bon
mary.» Le jour de partir vint, et se firent prestz les serviteurs de
madame la presidente et ses femmes qui la devoient servir et
accompaigner; pareillement vont venir à cheval deux ou troys gorgyas qui
la devoient accompagner, qui demandent se madame est preste, et elle
leur fait savoir qu'elle viendra maintenant. Elle fut preste et vint en
bas, et luy fut amenée la belle mule au montouer, qui n'avoit beu de
viij. jours; et enrageoit de soif, tant avoit mengé de sel. Quand elle
fut montée, les gorgias se misrent devant, qui faisoient fringuer leurs
chevaulx, et estoit rage qu'ilz faisoient bien et hault. Et se pourroit
bien faire que aucuns de la compaignie savoient bien que madame savoit
faire. En la compaignie de ces gentilz gorgyas, de ses serviteurs et de
ses femmes, passa madame par la ville, et se vint trouver aux champs; et