tant alla qu'elle vint à ung destroit auprès duquel passe la grosse
rivière du Rosne, qui en cel endroit est tant roidde que merveilles. Et
comme ceste mule, qui de viij. jours n'avoit beu, perceut la rivière,
courant sans demander pont ne passage, elle de plain vol saulta dedans à
tout sa charge, qui estoit du precieux corps de madame. Ceulx qui la
virent la regardèrent trèsbien; mais aultre secours ne luy firent, car
aussi il n'estoit pas en eulx; si fut madame noyée, dont ce fut grand
dommage. Et la mule, quand elle eut beu son saoul, naigea tant par le
Rosne qu'elle trouva la rive, si fut sauvée. La compaignie fut moult
troublée, qui eut perdu madame; si s'en retourna en la ville. Et vint
ung des serviteurs de monseigneur le president le trouver en sa chambre,
qui n'attendoit aultre chose que les nouvelles qu'il luy dist, et luy va
dire tout plorant la piteuse adventure de madame sa maistresse. Le bon
president, plus joyeux en cueur qu'oncques triste ne fut, se monstra
trèsdesplaisant; et de fait se laissa cheoir du hault de luy, menant
trèspiteus dueil en regretant sa bonne femme. Il maudisoit sa mule, les
belles nopces qui firent sa femme partir ce jour. «Et Dieu! dit-il, ce
vous est grand reprouche qui estiez tant de gens et n'avez sceu
rescourre la pouvre femme qui trèstant vous amoit; vous estes lasches et
meschans, et l'avez bien monstré.» Le serviteur s'excusa et les aultres
aussi, le mains mal qu'ilz sceurent; et laissa monseigneur le president,
qui loa Dieu à joinctes mains de ce qu'il est quicte de sa femme. Quand
point fut, il fist faire ses funérailles comme il appartint; mais
croiez, combien qu'encorez il fust en eage, il n'eut garde de se
rebouter en mariage, craignant le dangier où tant avoit esté.
LA XLVIIIe NOUVELLE.
PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE.