Ung gentil compaignon devint amoureux d'une jeune damoiselle qui n'a
guères estoit mariée; et le mains mal qu'il sceut, après qu'il eut
trouvé façon d'avoir vers elle accointance, il compta son cas, et au
rapport qu'il fist, il sembloit fort malade; et à la verité dire, aussi
estoit-il bien picqué. Elle fut bien si gracieuse qu'elle luy bailla
bonne audience, et pour la première foiz il se partit trèscontent de la
response qu'il eut. S'il estoit bien feru au paravant, encores fut il
plus touché au vif quand il eut dit son fait; si ne dormoit ne nuyt ne
jour, de force de penser à sa dame et de trouver la façon et manière de
parvenir à sa grace. Il retourna à sa queste quand il vit son point; et
Dieu scet, s'il avoit bien parlé la première foiz, que encores fist-il
mieulx son personnage à la deuxiesme, et si trouva de son boneur sa dame
assez encline à passer sa requeste, dont il ne fut pas moyennement
joyeux. Et car il n'avoit pas tousjours ne le temps ne le loisir de se
trouver vers elle, il luy dist à ceste foiz la bonne volunté qu'il avoit
de luy faire service et en quelle façon. Il en fut mercyé de celle, qui
estoit tant gracieuse qu'on ne pourroit plus. Bref il trouva en elle
tant de courtoisie en maintien et parler qu'il n'en sceust plus demander
par raison; si se cuida avancer de la baiser, mais il en fut refusé de
tous poins; mesme quand vint au partir et au dire adieu, il n'en peut
oncques finer, dont il fut trèsesbahy. Et quand il fut en sus d'elle, il
se doubta beaucop de point parvenir à son intencion, veu qu'il ne povoit
obtenir d'elle ung seul baiser. Il se confortoit d'aultre costé des
gracieuses parolles qu'il eut au dire adieu, et de l'espoir qu'elle luy
baille. Il revint comme aultresfoiz à sa queste; et pour abreger, tant y
alla et tant y vint qu'il eut heure assignée de dire à sa dame, à part,
le surplus de ce qu'il ne vouldroit dire sinon entre eulx deux. Et, car
temps estoit, il print congé d'elle, si l'embrassa bien doulcement et la
voulut baiser; et elle s'en defend trèsbien et luy dit assez rudement:
«Ostez, ostez-vous, et me laissez, je n'ay cure d'estre baisée.» Il
s'excusa le plus gracieusement que oncques sceut, et sur ce se partit.
«Et qu'est cecy? dist-il en soy-mesmes; je ne vy jamais ceste manière en
femme: elle me fait la meilleure chère du monde, et si m'a desjà accordé
tout ce que je luy ay osé requerre; mais encores n'ay je peu finer d'un
pouvre baiser.» Quand il fut heure, il vint où sa dame luy avoit dit,
et fist tout ce pour quoy il y vint tout à son beau loisir: car il
coucha entre ses braz toute la belle nuyt, et fist tout ce qu'il voulut,
fors seullement baiser, et de cela n'eust-il jamais finé. «Et je
n'entens point ceste manière de faire, disoit-il en son pardedens; ceste
femme est contente que je couche avecques elle et que je face tout ce
qu'il me plaist; mais du baiser je n'en fineroye neant plus que de la
vraye croix? Par la mort bieu! je ne sçay entendre cecy; il fault qu'il