J'ay bien scéu que n'a guères, en la ville d'Arras, avoit ung bon
marchant auquel il mescheut d'avoir femme espousée qui n'estoit point de
meilleur au monde: car elle ne tenoit serre, tant qu'elle peust veoir
son cop, et qu'elle trouvast à qui, neant plus que une vieille
arbaleste. Ce bon marchant se donna garde du gouvernement de sa femme;
il en fut aussi adverty par aucuns ses plus prives amis et voisins. Si
se bouta en une bien grande frenesie et parfonde melencolie, dont il ne
valut pas mieulx. Puis s'advisa qu'il esprouveroit s'il savoit par bonne
façon s'il pourrait veoir ce qu'il scet que bien peu luy plaira;
c'estoit de veoir venir en son hostel, devers sa femme; ung ou pluseurs
de ceulx qu'on dit qui sont les lieutenans. Si fainit ung jour d'aller
dehors, et s'embuscha en une chambre de son hostel dont luy seul avoit
la clef. Et destournoit la dicte chambre sur la rue, sur la court, et
par aucuns secrez pertus et treilliz regardoit en plusieurs aultres
lieux et chambres de léens. Tantost que la bonne femme pensa que son
mary estoit dehors, elle fist prestement savoir à une de ses amys qu'il
vensist vers elle; et il obéyt comme il devoit, car il suyvit pié à pié
la meschine qui le vint querre. Le mary, qui, comme dit est, estoit en
sa chambre, vit trèsbien entrer celuy qui venoit tenir son lieu; mais il
ne dit mot, car il veult veoir plus avant s'il peut. Quand l'amoureux
fut léens, la dame le mena par léans par la main tout devisant en sa
chambre, et serra l'huys, et se commencent à baiser et à accoler, et
faire la plus grand chère de jamais; et bonne damoiselle de despoiller
sa robe, et se mectre en cotte simple; et le bon compaignon de la
prendre à bons braz de corps, et faire ce pourquoy il vint. Et tout ce
veoit à l'oeil le pouvre mary par une petite treille; pensez s'il estoit
à son aise; mesme estoit-il si près d'eulz qu'il entendoit plainement
tout ce qu'ilz disoient. Quand les armes d'entre la bonne femme et son
serviteur furent achevées, ilz se mirent sur une couche qui estoit en la
chambre, et se commencent à deviser de pluseurs choses. Et comme le
serviteur regardast sa dame, qui tant belle estoit que merveilles, il la
commence à rebaiser, et dit en baisant: «M'amye, à qui est ceste belle
bouche?--C'est à vous, mon bel amy, dit-elle.--Et je vous en mercie,
dit-il. Et ces beaulx yeulx?--A vous aussi, dit-elle.--Et ce beau tetin
qui tant est bien troussé, n'est-il pas de mon compte? dit-il.--Oy, par
ma foy, dit-elle, il est à vous, et non à aultre.» Il mect après la main
au ventre et à son devant, où il n'avoit que redire, et luy demanda: «A
qui est cecy, m'amye?--Il ne le fault jà demander, on scet bien que tout
est vostre.» Il vint après gecter la main sur son gros derrière, et luy
demanda en soubariant: «Et à qui est cecy?--Il est à mon mary, dit-elle,
c'est sa part; mais tout le demourant est vostre.--Et vrayement, dit-il,
je vous en mercie beaucop. Je ne me doy pas plaindre, vous m'avez très