son filz, en plorant tendrement. Quand l'autre entendit la plainte de sa
mère et l'inhumanité de son filz, il se leva sur piez trèscouroussié et
mal meu, et dit qu'il l'occira. Le filz, oye ceste menace, si sault sus,
et s'en picque par derrière et se sauve. Son père le suyt, mais c'est
pour néant: il n'estoit pas si radde du pyé comme luy; il vit qu'il
perdoit sa peine, si revint à l'ostel et trouva sa mère lamentant à
cause de l'offense que son filz avoit faicte. «Ne vous chaille, dit-il,
ma mère, je vous en vengeray bien.» Ne sçay quants jours après ce père
vint trouver son filz, qui jouoit à la paulme en la ville de Laon; et
tantost qu'il le vit, il tire bonne dague et marche vers luy et l'en
cuide ferir. Le filz se destourna, et son père fut tenu. Aucuns qui là
estoient sceurent bien que c'estoit le père et le filz. Si dit l'un au
filz: «Et vien çà; qu'as tu meffait à ton père, qui te veult tuer?--Ma
foy, dist-il, rien. Il a le plus grand tort de jamais; il me veult tout
le mal du monde pour une pouvre foiz que j'ay voulu rouciner sa mère;
il a rouciné la mienne plus de cing cens foiz, et je n'en parlay oncques
ung seul mot.» Tous ceux qui oyrent ceste response commencèrent à rire
de grand cueur et dirent bien qu'il estoit bon homme. Si s'efforcèrent à
ceste occasion de faire sa paix à son père, et tant si employèrent
qu'ils en vindrent au bout, et fut tout pardonné d'un costé et d'aultre.
FIN DU TOME PREMIER.
[Décoration]
* * * * *
NOTES.
TOME I.
P. xxj. Dans le manuscrit, la dédicace suit la table; mais j'ai adopté
de préférence l'ordre des éditions imprimées.
P. xxij. _De Dijon_, etc. Cette date, qui me paroît une erreur évidente,
est reproduite très exactement d'après le manuscrit; mais elle est d'une
écriture un peu plus récente que celle du manuscrit lui-même, et d'une
encre plus pâle. L'édition de Verard ne donne pas de date, mais
l'éditeur (sans doute) a ajouté à la dédicace les mots: _Et notez que
par toutes les nouvelles où il est dit par monseigneur, il est entendu
par monseigneur le Daulphin, lequel depuis a succédé à la couronne, et
est le roy Loys unsiesme, car il estoit lors ès pays du duc de
Bourgoingne._ Voyez ce que j'ai dit à ce sujet dans l'Introduction.
P. xxvj. _La dousiesme nouvelle._ Il manque ici au manuscrit un cahier
de quatre feuillets qui contenoit les titres des nouvelles 12e à 96e
inclusivement; j'ai suppléé cette lacune d'après l'édition de Verard.
P. 1. _La première nouvelle._ Ce conte se trouve dans un fabliau
probablement du treizième siècle, intitulé _Des deux changeors_, et
imprimé dans la collection de Barbazan, t. III, p. 254, et aussi dans le
Pecorone, nov. 11. Brantôme, dans ses _Dames galantes_, le raconte comme
une aventure qui étoit véritablement arrivée à Louis, duc d'Orléans, et
à sa maîtresse Mariette d'Enghien, mère du bâtard comte de Dunois.
P. 6, l. 3. _Serure._ Le manuscrit lit _ceruse_, qui n'est probablement
qu'une erreur de l'écrivain.