Voilà tout ce qu'on savoit des manuscrits des Cent Nouvelles Nouvelles,
et on les croyoit tous les deux irréparablement perdus, quand, par un
heureux hasard, durant une courte visite à Glasgow, j'ai trouvé un beau
manuscrit de cet ouvrage dans la précieuse bibliothèque du Musée
Huntérien, et qui répondoit assez bien à la description du manuscrit du
catalogue de 1769 d'un côté, et à celle du manuscrit des ducs de
Bourgogne de l'autre. Ma première idée fut que les trois manuscrits n'en
faisoient qu'un, et que j'avois devant les yeux l'exemplaire original de
ce célèbre recueil. En effet, je me suis bientôt convaincu que j'avois
entre les mains le manuscrit même qui avoit figuré dans le catalogue de
Gaignat.--Non-seulement la description de ce Catalogue s'appliquoit
parfaitement bien à notre manuscrit, mais la date 1432 s'y trouvoit. La
chose s'explique sans difficulté: le docteur Hunter, à qui l'Université
de Glasgow doit le musée et la bibliothèque qui portent encore son nom,
né en 1728, s'établit à Londres en 1763 et y est mort en 1793. Le
catalogue de Gaignat est précisément de l'époque à laquelle le docteur
Hunter s'occupoit le plus activement de l'achat des manuscrits. C'est
sans doute lui qui acheta pour 100 francs l'exemplaire des Cent
Nouvelles Nouvelles indiqué dans le catalogue de 1769.
Je ne pouvois donc plus douter que je tenois entre les mains le
manuscrit de Gaignat; mais je me suis également convaincu que notre
manuscrit n'étoit pas celui de l'Inventaire de la Bibliothèque des ducs
de Bourgogne, dont on avoit facilité l'identification, selon la manière
usuelle au moyen âge, en donnant les premiers mots du second et du
dernier feuillet. En effet, nous savons que le second feuillet du
manuscrit appartenant au duc de Bourgogne commençoit par les mots _celle
qui se baignoit_. Nous trouvons bien sur la première page de notre
manuscrit (le premier feuillet manque), dans le titre du premier conte,
les mots: «trouva _celuy qui se baignoit_ avec sa femme»; mais ils ne
sont pas les premiers mots de la page, et par conséquent du feuillet.
L'auteur de l'Inventaire a voulu sans doute nous informer que
l'avant-dernier feuillet finissoit par les mots _lict_, _demanda_, et
nous trouvons dans notre manuscrit (tom. II, p. 248, de notre édition)
les mots: «la vit couchée au _lict_, _demanda_ si pour ung seul, etc.»;
mais les deux mots en question ne sont ni au commencement ni à la fin du
feuillet. Le manuscrit de la bibliothèque des ducs de Bourgogne étoit
évidemment un exemplaire des Cent Nouvelles Nouvelles différent de celui
de Glasgow.