Maintenant, qu'il me soit permis d'appeler l'attention des lecteurs sur
une autre circonstance qui me paroît d'une grande importance pour
l'histoire littéraire de l'ouvrage remarquable que nous publions. On
sait que, pour échapper aux poursuites de son père, Louis XI, alors
Dauphin de France, se retira, au milieu de l'année 1456, à la cour du
duc de Bourgogne Philippe le Bon, et qu'il y resta jusqu'à la mort de
Charles VII, en 1461. Philippe le Bon lui assigna pour sa demeure le
château de Génappe, et on prétend que c'étoit à la petite cour que le
Dauphin réunit autour de lui dans ce séjour qu'on répétoit les divers
contes que plus tard le duc de Bourgogne faisoit mettre en écrit pour en
conserver la mémoire. Telle étoit, selon ce qu'on dit, l'origine du
recueil des Cent Nouvelles Nouvelles; mais on n'a jamais nié que le seul
fondement de tous ces prétendus faits se trouve dans la dédicace placée
en tête de l'édition imprimée par Verard, à la fin de laquelle nous
lisons les mots suivants: «Et notez que par toutes les Nouvelles où il
est dit par Monseigneur, il est entendu par Monseigneur le Dauphin,
lequel depuis a succédé à la couronne et est le roy Loys unsieme; car il
estoit lors ès pays du duc de Bourgoingne.» Ce passage remarquable ne
paroît pas dans notre manuscrit, et il faut avouer qu'il présente tout
le caractère d'une addition émanant de Verard lui-même. Il me paroît
évident aussi que ce passage manquoit également au manuscrit original
indiqué dans l'ancien Inventaire des livres de la bibliothèque des ducs
de Bourgogne déjà cité, qui parle du manuscrit de cet ouvrage comme
«contenant cent nouvelles, tant de Monseigneur, que Dieu pardonne, que
de plusieurs autres de son hostel.» Je n'ai pas besoin de dire que la
phrase «que Dieu pardonne» indique que celui dont on parle étoit alors
mort, et qu'elle s'applique ici nécessairement à Philippe le Bon, mort
en 1467; et, certainement, si on devoit finir par avouer que les contes
attribués à _Monseigneur_ étoient du Dauphin, on n'auroit pas commencé
par dire qu'ils étoient du duc Philippe. Du reste, il me paroît certain
que, dans un ouvrage composé à la cour de Bourgogne et par un sujet du
duc, ayant rapport spécialement à des circonstances arrivées dans ses
Etats, le titre de _Monseigneur_, sans autre qualification, ne pouvoit
désigner que le duc de Bourgogne. Notre livre même le prouve
suffisamment. Les deux premiers contes de notre recueil sont donnés,
comme de raison, au duc Philippe. On ne donne le nom du conteur du
premier que dans la table; mais le second, que la table donne également
à «Monseigneur le Duc», porte, dans le texte du livre, qu'il étoit
raconté «par Monseigneur». Verard a donc eu tort de dire que le titre de
_Monseigneur_ s'appliquoit ici à Louis XI, et nous pouvons déclarer
qu'il ne se trouve pas un seul mot dans le livre des Cent Nouvelles
Nouvelles qui puisse faire croire que Louis XI étoit un des conteurs.